Chroniques : Comment Internet a bouleversé la vie
de gens ordinaires
Groupe IGS

Sur Internet et nulle part ailleurs

InnoCentive,
la première des Bourses des Savoirs révolutionne la R&D

Cela commence toujours par une bonne question. Comment Eli Lilly, une des plus grandes entreprises pharmaceutiques américaines et mondiales, continuera-t-elle à gagner de l'argent quand le Prozac sera tombé dans le domaine public ? Telle est la question que se sont posés ses dirigeants à la fin des années 1990. Certes il fallait poursuivre des efforts de recherche pour mettre au point de nouveaux médicaments. Mais l'entreprise devra-t-elle se contenter de ses 7500 chercheurs ? Alph Bingham, ancien vice-président de l'entreprise, s'est demandé si l'on pouvait poser à des milliers de chercheurs les problèmes auxquels s'attaquaient les chercheurs de ses laboratoires. Des milliers de brillants esprits étaient tous accessibles grâce à Internet, un gisement de matière grise fabuleux était à la portée de son entreprise. Pour ce dernier, cela ressemblait à ce qui passe à la radio : « Posez la question : "qui a terminé troisième à Indianapolis en 1938 ?" et en 2 minutes quelqu'un vous téléphone la réponse » (1). C'est en 2001 que les patrons d'Ely Lilly décidèrent de mettre l'idée à l'épreuve en investissant quelques millions de dollars dans une start-up sur Internet appelée InnoCentive, contraction d'Innovation Incentive, incitation à l'innovation (2). Deux autres entreprises, Dow et Procter & Gamble, joignirent Eli Lilly très rapidement. Aujourd'hui InnoCentive, qui est enregistrée comme entreprise indépendante, a conclu des partenariats avec de nombreuses entreprises et aurait une trentaine de clients.

Fonctionnement

Le site www.innocentive.com sert de forum d'échanges. InnoCentive garantit la fiabilité et la légitimité des entreprises qui affichent des demandes et proposent des récompenses. Elle travaille avec des entreprises qui ont formulé une politique des droits de la propriété intellectuelle et qui l'ont rendue publique. Les entreprises contactent InnoCentive en se déclarant "demandeuses" (seekers) et publient sur Internet leurs problèmes de R&D. Un département d'InnoCentive aide les entreprises qui le souhaitent à formuler leur question tout en préservant leur anonymat. Il s'assure que les exigences légales, scientifiques et commerciales classiques sont vérifiées. Les problèmes sont mis en ligne sur le site avec un résumé de la demande, une date limite de réponse et le montant de la récompense attribuée à la meilleure solution (entre 2000 et 100 000$). Pour afficher une demande, l'entreprise demandeuse paie un acompte à InnoCentive, en général autour de 2000$. Pour avoir plus de précisions sur la demande, il faut être préalablement inscrit comme solver (découvreur de solution). Les scientifiques du monde entier sont éligibles. Ils doivent s'inscrire en remplissant un formulaire en ligne et accepter un règlement émis par InnoCentive. C'est là qu'est précisée la politique de non-divulgation de la solution et de transfert des droits de propriété intellectuelle. Cette formalité permet d'accéder à la description détaillée des problèmes et aux critères de soumission de la solution.

InnoCentive a créé un espace sécurisé en ligne appelé Project Room (salle des projets) qui contient les détails et exigences diverses liés à chaque problème. C'est là que se déroulent les échanges entre les chercheurs et les membres d'InnoCentive responsables du problème posé. Les chercheurs soumettent leurs solutions directement à InnoCentive par l'intermédiaire de la Project Room qui leur a été attribuée. InnoCentive s'occupe de l'évaluation de la solution ; six de ses scientifiques aident les entreprises clientes à passer en revue les solutions proposées  et à sélectionner la meilleure. Il existe deux types de réponses, avec des tarifications très différentes :

  • - la réponse courte (paper answer) : le scientifique soumet une proposition de réflexion (proposal of thought) qui explique comment il s'attaquerait au problème. La récompense est de l'ordre de quelques milliers de $.
     
  • - la réponse longue, qui implique de fournir une stratégie de réalisation. Il faut donner des détails sur la manière de résoudre le problème. Toutes les solutions doivent être validées par l'entreprise demandeuse et pouvoir être reproduites dans un laboratoire.

Lorsque le problème a été résolu, InnoCentive s'occupe du transfert des droits de propriété intellectuelle puis du paiement. Elle paie le chercheur et se rémunère en demandant à l'entreprise demandeuse entre 60 et 100% de la récompense offerte au titre de la rémunération de son service.

Questions posées et résolues

Actuellement environ 80 problèmes sont en cours de proposition. Plus de 25 000 scientifiques se sont enregistrés comme "apporteurs de solutions" (solvers) pour examiner les questions et soumettre leurs solutions en ligne. Le site existe en anglais, chinois, allemand, russe, espagnol, japonais et coréen. Les scientifiques inscrits proviennent de plus d'une centaine de pays. Plus de la moitié (53%) habitent en dehors des USA. Ainsi le département de chimie de l'université d'État de Moscou a trouvé sur le site d'InnoCentive nombre de problèmes qui l'intéressaient. Au départ, la chimie était la seule discipline concernée. Puis l'expérience s'est étendue à d'autres disciplines et comprenait début novembre 2003 : pharmacie, biotechnologie, agribusiness, produits de grande consommation, plastiques et polymères, saveurs et parfums alimentaires, chimie de base, chimie diversifiée, pétrochimie et chimie de spécialité (l'ordre est celui utilisé sur le site). À l'intérieur de la chimie, les demandes relèvent de plusieurs branches  : chimie organique théorique, biochimie, travaux sur l'ADN, plantes transgéniques, produits de grande consommation, analyses chimiques, tests de matériaux, etc. Des demandes sont affichées à la fois en chimie et en biologie. Quelques exemples parmi les 32 demandes en chimie (au 27/10/2003) :

  • - nouvel additif "vert"
  • - substitut de l'acide proprionique
  • - souche de microbes pour produire un acide aminé donné
  • - procédé de synthèse de divers composés organiques
  • - méthode de réduction de la taille des particules d'un certain matériau
  • - solution organique contenant des composés du cérium
  • - catalyseur pour une réaction produisant une substance donnée
  • - substance améliorant l'élasticité des textiles
  • - procédure pour mettre au point un fluide humain artificiel

Des exemples de problèmes résolus

Quand le premier problème a été affiché en juillet 2001, une des premières solutions est venue en moins de 72 heures d'un chimiste spécialisé dans le pétrole travaillant au Kazakhstan. La plupart des entreprises n'auraient jamais recruté ce jeune diplômé de l'université de Géorgie, Michael Cash, âgé de 28 ans, pour découvrir un composé similaire au tryptophane (un acide aminé). « J'ai eu instantanément l'idée pour résoudre le problème » (3) déclara celui-ci, qui l'a résolu en deux semaines. Il a donné la moitié de ses 30  000$ de récompense à l'université et a partagé le reste avec son professeur. En octobre 2003, InnoCentive avait attribué à 47 scientifiques des sommes qui s'élèvent à 537 280$. Un scientifique polonais a gagné deux fois 75 000$ (4), c'est un record ! Environ 40% des problèmes ont été résolus, selon Darren Carroll, PDG d'InnoCentive (5). Le site affirme que cette formule constitue une « très bonne solution pour des produits "intermédiaires" dans la création d'un nouveau produit ou médicament ». Selon Alph Bingham, cette méthode marche bien pour des problèmes bien définis, fragments d'un problème plus général. Huit défis résolus sont affichés sur le site. Une biographie des chercheurs correspondants est affichée. L'anonymat des réponses, nom, pays ou titre s'est avéré fructueux.

Grâce au Net, InnoCentive a révolutionné la manière de mener la R&D

Cette formule permet aux scientifiques de recevoir une reconnaissance publique et une récompense financière pour avoir résolu des défis de R&D. Selon Darren Carroll, PDG d'InnoCentive, « quoique l'argent obtenu en résolvant un problème est agréable, la plupart des scientifiques qui se penchent sur les problèmes proposés le font par goût du défi intellectuel qu'ils représentent » (6).. Elle permet aux entreprises de puiser des talents dans la communauté scientifique mondiale pour trouver des solutions innovantes à de difficiles problèmes de R&D. Pour Eli Lilly, InnoCentive fait plus que tripler son nombre de chercheurs sans les avoir comme salariés. Dans Biotech Darren Carroll a précisé les attraits de la formule pour les entreprises : « Il y a dans le monde plus d'un million de PhD en biologie et en chimie, mais aucune entreprise ni aucune université ne peut faire travailler à son compte plus de 1% de cette base de talents. Imaginez l'augmentation de productivité qui pourrait avoir lieu si les entreprises étaient en mesure de mettre en valeur à leur profit cette puissance cérébrale. [...] Ce qu'offre InnoCentive, ce n'est pas un remplaçant des efforts de R&D des entreprises, mais un complément (7) ».


Notes (un clic sur le numéro de note vous renvoie au texte) :
  • (1) : Paul Kabila, « Building a Better R&D Mousetrap », Business 2.0, septembre 2003.
  • (2) : Business Development, InnoCentive Inc., 35 New England Business Center, Andover, Mass., USA, www.innocentive.com
  • (3) : Karen Lowry Miller, « Ideas Wanted », NewsWeek, 30 juin 2003.
  • (4) : ibid.
  • (5) : Dyke Hendrickson, « World-class solutions", Mass. High Tech, 24 février 2003.
  • (6) : Nancy Weil, « InnoCentive pairs R&D challenges with researchers », Bio-IT World News, 29 mai 2003.
  • (7) : Biotech, Vol.1, n°4, novembre 2002.